Une crise libératrice ?

Publié le par Sully

Mes Frères,


C’est sous le titre « Franc-maçonnerie française : une crise libératrice en marche ? » que le site Agoravox nous invite à une réflexion à partir de la crise majeure que subit la GLNF depuis deux ans.

Article bien documenté, à lire certes d’un regard critique, qui souligne des points importants et suggère quelques pistes de réflexion que je souhaite partager avec vous, en espérant de nombreuses réactions et commentaires de votre part.

Cette crise est tout d’abord marquée par « la prise de parole de plus en plus large et massive de franc-maçons de base qui expriment leur révolte ouverte devant les dérives affairistes qui ont frappé et frappent encore leurs obédiences ». C’est en effet là un phénomène nouveau au sein d’une Franc-Maçonnerie plutôt connue pour son sens marqué du respect de la hiérarchie et du « bien supérieur » des obédiences. Force est de constater qu’en la matière, et c’est très rassurant, le seuil de tolérance des Maçons vient de s’abaisser d’un coup, et que tout retour en arrière sera désormais difficile.

Phénomène nouveau, cette prise de parole est de plus ouvertement publique, témoignant peut-être par là d’une prise de conscience et d’une évolution de la conception de ce qu’est ou doit devenir la maçonnerie : s’ils désirent rester discrets, les Frères ne conçoivent de moins en moins la nécessité de « vivre cachés », dont le bilan global pour la FM s’avère de facto plus négatif que positif. Semble émerger au contraire une fierté et une revendication à être et à s’affirmer comme Maçons. Beaucoup de Frères s’accordent par ailleurs sur la nécessité de prolonger le travail effectué en Loge vers le domaine public, dans le sens où les progrès réalisés par chacun en Loge doivent se traduire par une action directe dans la vie profane. Contribuer à un monde meilleur ne doit pas être qu’un sujet de planche confiné aux Temples. Et cela est compatible avec  l’absence de débat de nature politique et religieuse au sein des Loges. Certes de très nombreux Frères n’ont pas attendu la crise pour s’engager personnellement et depuis longtemps dans des actions de solidarité remarquables, mais nous assistons là me semble-t-il à une prise de conscience collective plus généralisée de cette nécessité d’établir un lien fort et concret entre progression initiatique et action individuelle dans la cité.

Cette évolution peut s’expliquer par les changements intervenus dans le monde profane depuis les années 80 et par le développement progressif probable d’une conscience « sociale » et « politique » accrue, dans le sens noble de ces mots, chez beaucoup de Maçons : perte de repères spirituels, individualisation croissante des comportements, faillite croissante des dispositifs et des comportements de solidarité, émergence d’un libéralisme sans contrepoids, accroissement des inégalités, marginalisation ou stigmatisation de certaines franges de la population, etc.. Dans le cas de la GLNF, et au-delà du non respect choquant de la Règle en Douze points, c’est aussi cette « conscience sociale » plus aiguisée qui a conduit les Frères à refuser de servir de caution lorsque François Stifani déclarait « apporter 43.000 soldats en soutien au Président de la République ».

Cette crise, qui touche, selon l'article d'Agoravox, la FM en général au delà du cas asymptotique de la GLNF, traduit également une défiance croissante à l’égard des « élites », qu’elles soient internes aux obédiences ou externes. Prévalence des schémas de domination, absence de vision, discours usés, détournés ou vidés de leurs contenus, opportunisme, manque de clarté et de transparence, éthique questionnable, favoritisme ou défense d’intérêts particuliers, et pouvoir érigé comme une finalité en soi et ce au dépit de l’intérêt général. En cela la gouvernance de la GLNF ne fait que suivre les tendances constatées dans les univers politiques ou économiques, témoignant ainsi d'une porosité aussi révélatrice que redoutable. La lenteur constatée de la Justice ne fait qu’ajouter une strate de défiance supplémentaire au cœur de Franc-Maçons particulièrement attachés aux valeurs de la République.

Ces évolutions et ces réflexions qu’elles entraînent ne pourront pas être balayées d’un revers de la main lorsqu’il s’agira de « refonder » notre obédience, ici ou ailleurs. Elles posent à mon sens de manière centrale la place des valeurs autour desquelles peuvent ou veulent se regrouper les Frères.

Bien que le débat actuel de l'opposition à la gouvernance de la GLNF sur les structures et modes de fonctionnement futurs soit intéressant et nécessaire, il est regrettable qu’il ne soit pas complété, voire d’ailleurs précédé, par un débat de fond sur les valeurs qui doivent présider à la construction notre Fraternité car elles en sont le fondement essentiel. Ce ne sont pas les structures qui prémunissent des dérives mais bien les hommes qui les composent.

Alors crise libératrice ? Oui certainement en ce sens qu’elle a révélé des dysfonctionnements majeurs et de véritables problèmes de fond, et qu’elle a permis l’expression tant de frustrations profondes que d’attentes et d’espérances insatisfaites.

Elle ne sera cependant probablement libératrice que lorsque qu’une réflexion profonde, individuelle et collective, aura été menée quant à l’éthique sur laquelle « refonder » la Maçonnerie.

Sinon nous courons le risque avéré de voir se reproduire le principe de Lampedusa : « Tout changer pour ne rien changer ».

Et nous retomberons bientôt sous un nouveau joug.

Fraternellement,

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René hervet 14633 11/01/2012 13:29

Cher Sully,

A ta question sous-jacente ; que venons nous faire en Loge ou en maçonnerie ? Vu le nombre de commentaire, je crains fort pour le devenir de notre tradition, et de notre démarche.
Se pose alors, la question quelle Maçonnerie pour demain ?
Je pense à un exposé assez large pour la mi-février.
Les cartes seront jetées, et nos FF seront peut-être moins sourds et obnubilés par les structures ....Tournés vers la fraternité dont on fait peu de cas.
Sinon nous passerons sous le même label à deux catégories des FF, ou des adhérents ce n'est pas la même chose.

Bonne journée cher Frère

Sully 11/01/2012 13:49



C'est ma plus grande crainte en effet. Je suis surpris que ce débat ne soit jamais abordé alors qu'il me parait essentiel.