Pardonner et refonder

Mes Frères,

 

Lorsque nous évoquons la refondation, la nécessité pour tous les Frères de bonne volonté de se rassembler pour reconstruire notre édifice, une controverse s’ouvre sur le nécessaire pardon, sans pour autant oublier ou effacer la réalité de ce qui s’est passé.

 

Peut-être est-ce là l’occasion de nous interroger sur ce qu’est le pardon et sur ses conditions de réalisation. Car nous ne pourrons pas refonder sans pardonner.

 

Dans l’Evangile de Matthieu (ch. 18 v. 21-22) Pierre demande à Jésus : "Est-ce qu'on doit pardonner jusqu'à sept fois ?". Jésus ne répondit pas sept fois mais soixante-dix fois sept fois. La morale chrétienne nous invite ainsi apparemment à adopter une attitude continuelle de pardon.

 

L’étymologie même du mot « pardon », par-don, du verbe latin « donare » devenu donner, montre pourtant bien qu’il s’agit là d’un acte d’amour, ou de fraternité, librement consenti par celui qui accorde son pardon à celui qui l’a offensé. Il n’y a donc aucun automatisme dans le pardon, mais au contraire une démarche volontaire de la part de celui qui accorde son pardon, démarche qui donne tout son sens au pardon et qui a pour objectif de permettre la réhabilitation de l’offenseur comme d’exprimer le refus par l’offensé de tirer vengeance de l’offense qui lui a été faite.

 

Cette réhabilitation de l’être ayant offensé dans la communauté humaine qu’est le pardon n’efface pour autant pas l’acte à l’origine de l’offense, ni les conséquences de cet acte, et n’élimine pas non plus le besoin de justice car elle ne ramène pas non plus au « statu quo ante » comme si rien ne s’était passé.

 

Mais cette réhabilitation de l’offenseur, ce pardon accordé librement par l’offensé, ne peut-être que le résultat d’une démarche volontariste des deux parties. Car pardonner ne peut pas signifier effacer ou oublier, au contraire.

 

Pouvoir accorder son pardon suppose en effet que la réalité de l’offense soit reconnue par l’offenseur, comme doit être reconnue la réalité de la souffrance qu’il a ainsi infligé à l’offensé. C’est la reconnaissance de ces deux réalités qui va permettre à l’offensé de surmonter sa propre blessure et de faire le travail de deuil par rapport aux attentes qu’il avait indument placé dans celui qui l’a offensé. Ces deux conditions sont nécessaires pour que l’offensé retrouve sa sérénité intérieure, puisse évacuer les différentes émotions que l’offense à généré en lui (peine, douleur, tristesse, colère, humiliation, frustration, déception, etc…) et ne ressente plus de rancœurs qui pourraient l’amener à vouloir exercer sa vengeance ou à se refermer sur sa blessure.

 

Pouvoir accorder son pardon suppose donc bien que l’offenseur s’engage de lui-même dans une démarche sincère et demande pardon à l’offensé, et qu’un dialogue réconciliateur puisse se produire entre eux. Et que sur ce dialogue puissent être redéfinies par chacun les bases sur lesquelles un futur et des interactions pourront être envisagés.

 

Pour revenir plus prosaïquement à l’avenir de notre obédience, et aux récentes prises de position d’anciens « dignitaires » qui s’ancrent désormais dans l’opposition (mais l’opposition à quoi ? Reconnaître que la chaire de GM est vacante relève du constat, voire de l'opportunisme, et pas de l’opposition !), il me peine de constater qu’il n’y a pas l’ombre d’une démarche visant à faire un quelconque mea-culpa ou à demander pardon à tous les Frères qui ont été offensés pendant seize très longs mois.

 

Notre Frère Emmanuel du Dauphiné-Savoie s’étonnait récemment et à juste titre de l’absence du « volet humain » dans notre crise, comme si tout n’était que lutte de pouvoir et débat sur des structures et des règlements intérieurs.

 

Ces « dignitaires », qui à de rares exceptions notoires près, se montrent de facto fort peu dignes, ont-ils seulement envisagé une seconde les souffrances morales qu’ils ont contribué à infliger à de nombreux Frères en restant si longtemps solidaires, et pour nombre d’entre eux agents actifs, d’un système qui s’est illustré en particulier par sa brutalité répressive ?

 

Se sont-ils interrogés devant leur miroir sur ce qu’ont ressenti ceux qu’ils ont radiés, ceux qu’ils ont suspendus, ceux qu’ils ont traînés en justice, ceux qui ont été accusés devant leurs propres Frères de « manquement à l’éthique et à la morale maçonnique » (sic), ceux qui ont été publiquement traités de « mutins », de frustrés assoiffés de pouvoir, puis de « miasmes » ?

 

Voir aujourd’hui ces mêmes « dignitaires » vouloir s’emparer des rênes de la révolte, et bientôt de la refondation, tout occupés qu’ils sont à leurs luttes de pouvoir et à leur jeu de « à qui le tour dans la chaire du Grand Maître», sans même prendre le soin de passer par la case « demande de pardon » est vécu comme une offense supplémentaire. Car ce faisant ils dénient non seulement leurs responsabilités dans les évènements des seize derniers mois, s’accordant ainsi une sorte d’auto absolution, mais ils dénient également et surtout la souffrance qu’ils ont imposée à de très nombreux Frères, directement ou indirectement, par leurs actes, leur immobilisme, leurs paroles ou leurs silences. Pour ceux qui voudront essayer de comprendre, notre Frère Pascal P. a écrit un témoignage émouvant sur sa traversée du désert dans un article intitulé "Lettre ouverte d'un miasme aux neutrons et autres cellules nobles"

 

En adoptant cette attitude de déni de la souffrance de l’autre, aveuglés qu’ils sont par leur propre ambition, ils éliminent toutes les conditions de réalisation de l’acte de pardon.

 

Ajoutons à l’attention de ces « dignitaires » que pardon ne signifie pas réconciliation, car il faudra aussi, au delà du nécessaire pardon, reconstruire une confiance qui a été ébranlée, voire trahie. Or la confiance ne se décide pas, elle se gagne, et résulte elle aussi d’un processus progressif de reconstruction. Voir ces « dignitaires » nous demander aujourd’hui de leur faire confiance pour le futur prouve l’aveuglement dont ils sont victimes face aux conséquences de la crise.

 

Voilà deux raisons, et non des moindres, car elles témoignent du peu de respect que ces « dignitaires » ont pour les Frères, qui les éliminent pour participer à la refondation future de notre obédience.

 

C’est la nécessité de ce processus salvateur qu’avait parfaitement compris l’évêque Desmond Tutu lorsqu’il avait lancé la commission « Vérité et Réconciliation » en Afrique du Sud à l’issue de l‘apartheid. Cette commission a permis la confrontation de 15.000 victimes à 5.000 bourreaux. Les premiers ont pu exprimer leurs souffrances, et les derniers ont reconnu leurs crimes et ont d’ailleurs été amnistiés.

 

Desmond Tutu était convaincu que si l’on ne se pardonne pas, on va se détruire mutuellement. Ce sera alors la fin de l’existence humaine.

 

Saurons-nous, nous aussi, avoir nos commissions « Vérité et Réconciliation » ?

 

Fraternellement,

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :